Rayer un mot, le remplacer par un autre, entre les lignes ou dans la marge, sucharger une lettre pour lui en substituer une autre… Autant de signes de nos revirements, nos hésitations, qui ne sont visibles que lorsque nous écrivons à la main. La rature est la photographie invisible d’un instant de pensée.
Rubriques
Ce petit trait noir qui traverse un mot comme une cicatrice
Il faudrait un jour écrire une ode à la rature. Pas à la belle phrase, pas au mot juste, pas à la page impeccable où chaque ligne semble avoir été déposée par une main qui ne doute jamais. À la rature. À ce petit trait noir qui traverse un mot comme une cicatrice traverse un visage. À cette ligne parfois rageuse, parfois hésitante, parfois presque tendre, qui dit simplement : « Non. Ce n’est pas encore cela. » La rature est le contraire de la perfection. Et c’est précisément pour cela qu’elle est précieuse. Une page sans rature donne l’impression que la pensée est née toute faite. Elle nous fait croire que celui qui écrit savait dès le premier mot où il voulait aller. Elle efface le chemin pour ne laisser que la destination. La rature, elle, conserve le chemin. Elle nous montre la pensée en train de se faire. Elle garde la première idée, même lorsqu’elle a été condamnée. Elle garde le mot auquel nous avons renoncé. Elle garde l’hésitation, le repentir, le détour, parfois même l’erreur qui nous a permis de découvrir la…